Association des Locataires de Molenbeek et Koekelberg
54, Boulevard du Jubilé, 1080 Bruxelles

Tel/fax: 02/410.29.65 - Email: associationdeslocataires@hotmail.com

Madame, Monsieur,
Chers collègues,

L'équipe de l'Association des Locataires de Molenbeek et Koekelberg a le plaisir de vous convier à une rencontre qui se tiendra le 19 octobre 2017 de 14h à 17h au sein de l'Auberge de Jeunesse de Molenbeek, située au 4 rue de l'Eléphant à Molenbeek.

Cette rencontre consacrée au travail social s'intitule : "Quel est donc le désir qui anime le travailleur social d'aujourd'hui ?"
Afin d'en savoir plus vous trouverez ci-dessous l'argument de cette rencontre lors de laquelle nous espérons pouvoir vous rencontrer.
L'équipe se tient à votre disposition pour tout renseignement éventuel.
Bien cordialement,

Ben Merieme Mohamed
Coordinateur

Merci de vous inscrire en répondant par email (associationdeslocataires@hotmail.com) ou par téléphone au 02/410.29.65

Quel est donc le désir qui anime le travailleur social d'aujourd'hui ?

«Il est certain que se coltiner la misère du monde, c'est entrer dans le discours qui la conditionne, ne serait-ce qu'au titre d'y protester..» (Jacques LACAN).

«Le désir, ce qui s'appelle le désir, suffit à faire que la vie n'ait pas de sens à faire un lâche.» (Jacques LACAN)

«Ne tombez pas amoureux du pouvoir.» (Michel FOUCAULT)

D'emblée une anecdote1. Lors d'une réunion récente avec des travailleurs sociaux d'associations focalisées sur «le travail avec les jeunes», nous nous étions autorisés à poser à ces derniers quelques questions : Les jeunes que vous rencontrez ont-ils des angoisses, dorment-ils bien la nuit ? Vivent-ils leur être-au-monde sans difficultés (cf., par exemple, la religion qui tente à conférer un Sens à cet être-au-monde) ? Ces jeunes sont-ils, par ailleurs, tous pareils ? (Ces associations les prenaient en effet comme un bloc compact et homogène.) Chacun de ces jeunes n'a-t-il pas une histoire, un parcours de vie, des soucis, des désirs ou des amours qui l'éloigne fondamentalement de son assimilation à «l'autre jeune»? Les «projets» que vous leur proposez ne sont-ils pas, par ailleurs, des manières de voiler le ou les malaises sociaux que ces jeunes vivent chaque jour ?... A ces diverses et – à nos yeux - légitimes questions, quel n'avait pas été notre étonnement d'entendre ces travailleurs nous rétorquer, en chœur, que nos questions «ne menaient à rien» (!) et qu'il fallait plutôt «s'attacher à occuper ces jeunes», à «les aider à trouver un emploi»... Ces travailleurs sociaux parlaient donc comme de réels politiciens !2... C'était inouï !...

C'est un fait : le travail social n'est assurément plus, aujourd'hui, dépositaire d'une langue singulière ou bien à lui. Il a fait désormais sienne la langue politique, celle dont les diktats ne visent qu'un seul et unique objectif : «La bonne gouvernance», autrement dit, qui visent à ce que l'actuel discours néolibéral puisse «marcher» sans accrocs. De ce fait découle cette retombée majeure et fâcheuse : En s'inféodant ou en étant animé par la seule langue politique, le travail social se déconnecte, du coup, de la langue propre aux «réels des situations sociales» véhiculés par la parole des usagers, des «jeunes» ou des «exclus».

Nous appelons «réels des situations sociales» ces réels qui, précisément, freinent ou plutôt objectent à l'harmonieuse «marche» du discours néolibéral : exploitation, chômage, exclusion, crise du logement, délinquance, toxicomanie, présence de «sans papiers», de «SDF» ou de «bandes urbaines»... .

Contrairement à la langue politique soucieuse de «gestion des populations», de «santé économique», de «restriction budgétaire», d' «austérité», de «sécurité», de «propreté» ou encore de «piétonniers», la langue du travail social se forge, elle, au contact de «réels» ou – pour s'opposer à l'actuelle volonté politique obsessionnelle de «propreté» - de «saletés» : misères sociales, dépressions, angoisses, exploitations, errances subjectives, ségrégations, racisme, violences (politiques, économiques et/ou institutionnelles), insalubrité (locative), manque(s) (d'argent, d'un toit, d'un emploi...)… La langue du travail social ne peut donc pas ne pas être empreinte ou éclaboussée par des «saletés» !... En réalité, la langue du travail social se doit d'être, nécessairement, «sale» - pour ne pas dire, en reprenant Georges BATAILLE, socialement et politiquement, «maudite» !... Et d'autant plus «sale» que le travail social - ne l'oublions pas ! - est lui-même enfant du «sale».3

«Les travailleurs sociaux d'aujourd'hui ne voient plus à quel point que c'est non pas le «ça marche !», mais le «ça rate !» qui les anime. Ils ne voient même pas que leur «table ronde» et débats gravitent précisément autour du «ça rate !» - que c'est donc ce dernier qui les «réunit», étreint – et rémunère aussi.»

Or, à l'heure du déferlement de la novlangue ou de la langue managériale qui sait que rabougrir le monde des mots, c'est rabougrir le monde des choses et qui réussit ainsi, peu à peu, à supprimer les mots «sales» ou porteurs de «conflits», de «dissensus», de «violence», d' «inégalité» ou d' «injustice» au seul profit de mots «propres», «familiaux» ou «consensuels», c'est-à-dire de mots qui légitime et voilent un état du monde inique, en guerre, inégalitaire et injuste; mais à l'heure aussi du scabreux enrôlement politique des travailleurs sociaux dans des projets gouvernementaux; à l'heure donc de l'incrustation de la langue managériale dans le lien social et de l'aliénation des travailleurs sociaux à des projets gouvernementaux, il n'est assurément plus du tout aisé de porter fidèlement une langue du travail social – accointée donc aux «réels» ou «saletés» des situations - sans heurter les sensibilités, les âmes pieuses, voire prendre le risque de perdre les subventions même qui alimentent les associations de ceux et celles qui portent courageusement cette langue «sale» dans la Cité. Cette langue est en effet perçue ou entendue, aujourd'hui, comme politiquement incorrecte, violente, agressive, négative, «irrespectueuse des différences» et/ou improductive. En incarnant ou évoquant le «sale», il est manifestement clair que cette langue «divise», est donc susceptible de «réveiller» les consciences. Or, on le sait, l'heure n'est plus du tout au réveil, mais au sommeil dogmatique, somnambulique ou encore festif !...

Ajoutons que lorsque le désir du travailleur social est assujetti à la langue néolibérale, il réduit ignominieusement l'être de l'usager à une simple pâte qu'il s'évertue à modeler à l'aulne des critères, diktats ou formes de cette langue. Mais pas seulement ! En mettant au rancart le «sale», ce désir entraîne aussi, voire surtout, un renforcement du «sale». Un exemple parmi d'autres. Nombreuses sont, on le sait, les associations qui, en Région de Bruxelles-Capitale (RBC), revendiquent depuis de très très nombreuses années «plus de logements sociaux». Or – outre que cette revendication entérine ces sordides équations : pauvres=logements sociaux et pauvres = absence de liberté de circuler et de résider là où ils le désirent - parallèlement à cette revendication, on le sait aussi, la crise du logement en RBC ne cesse, elle, depuis des années, de s'intensifier au point qu'un modeste logement de une chambre avoisine, aujourd'hui, scandaleusement et dans l'indifférence la plus générale, les 750€ (soit plus de 80 % de l'aide sociale mensuelle d'un isolé!). Le «sale» que ces associations s'évertuent à ainsi oublier/taire/nier est que l'actuelle crise du logement est en vérité, économiquement, bénéfique à la RBC ! L'essor de cette dernière repose en effet sur la gentrification ou un «Oust les pauvres !», soit une politique régionale uniquement focalisée – quoi qu'elle dise ! - sur l'appropriation de la RBC par la moyenne et haute bourgeoisie. C'est quasi fait !...

Questionner le désir du travailleur social s'impose donc. Que veut-il des usagers ? A quoi les réduit-ils sans même le savoir ? Quel statut accorde-t-il à la Parole des usagers : moyen de communiquer la demande sociale (ou l'absence de demande) ou moyen dont le «sale» use pour se dire, se révéler ? Quel est son rapport au Pouvoir qui le subventionne : d'inféodation ou d'enseignement ? Est-il accointé à l'attente «imaginaire» d'une Société enfin toute «parfaite» et «harmonieuse» ou au «réel» de l'inexistence d'une telle Société (cf. lutte des classes, antagonisme ou «déchirure sociale», inadéquation entre l'intérêt du particulier et de l'universel, mercantilisme, exploitation, haine, jalousie, maladies, mort...) ? Veut-il, en héros, «changer le monde» ou persévérer, en lâche, dans l'actuel «immonde» ? Etc.

Telles seront quelques unes des questions qui animeront notre table ronde.

Y interviendront les travailleurs sociaux de l'ALMK, des deux Projets de Cohésion Sociale (PCS) que celle-ci coordonne et d'autres qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas confirmé leur présence.

1. Anecdote qui est à l'origine même de notre actuel questionnement sur le désir du travailleur social. Nous remercions donc chaleureusement ces travailleurs «politiques» !

2.Les exemples sont assurément nombreux de ces travailleurs sociaux qui en sus de parler comme des politiques collaborent aussi à l'élaboration de projets de lois ou à des arrêtés !... C'est dire l'adoption qu'ils ont fait de la langue du Pouvoir qui certes les nourrit, mais qui meurtrit les usagers ou exclus que ces travailleurs sont censés secourir !

3. Une société, par exemple, juste, non régit par l'inégalité ou «l'horreur économique» (RIMBAUD) (riches/pauvres) ou encore une «Morale des riches» aurait-elle donc produit des travailleurs sociaux ?