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MIS EN LIGNE LE 27/09/2017 À 17:16 - CORENTIN DI PRIMA

Rutger Bregman, Utopies réalistes, Seuil, 256 pages, 20€

Rutger Bregman a publié un essai qui suscite de l’engouement dans le monde entier. Il plaide pour l’instauration d’un revenu universel et une réduction drastique du temps de travail.

La véritable crise de notre temps n’est pas que nous n’avons pas la vie facile ou qu’elle risque de devenir plus dure. Non, la véritable crise, c’est que nous n’avons rien de mieux à proposer ». Et si la clé pour comprendre la crise de nos démocraties résidait dans cette formule ? Son auteur, l’historien néerlandais Rutger Bregman, a publié un ouvrage dont le succès va croissant. Son titre : Utopies réalistes. Paru en 2016, il a déjà été traduit dans 17 langues et figure en tête des meilleures ventes dans plusieurs pays. La traduction française vient de paraître au Seuil.

À contre-courant de la conception dominante qui réifie le travail, le salut de nos sociétés, dit-il, passe par l’instauration d’un revenu de base universel et la réduction collective du temps de travail. Car on l’a un peu oublié, dit-il, mais jusqu’aux années 80, et la prise de pouvoir de Reagan et Thatcher, c’était même l’horizon du capitalisme : la technique libérerait du temps pour s’occuper des choses qui nous importent vraiment. L’auteur en fait les nouveaux horizons collectifs à viser pour soigner nos crises sociales : les dépressions – première cause de maladie dans le monde d’ici 2030, estime l’OMS – et les burn-out ont explosé ces dernières années ; et la pauvreté, qui subsiste alors que nous n’avons jamais été aussi riches et que nous avons les moyens financiers pour la faire disparaître. « Nous devons pour cela repenser complètement notre façon d’envisager ce qu’est le travail ».

Rutger Bregman ne se contente pas d’un plaidoyer pro allocation universelle. Il appuie son argumentation sur de nombreuses données scientifiques et expériences menées en la matière. Et il y en a davantage que l’on peut communément le penser (lire ci-contre). C’est en changeant de logiciel, dit-il, qu’on pourra « débloquer l’avenir ».

On n’a jamais été aussi riches, mais on n’a jamais été aussi perdus. C’est le constat de départ de votre livre. Sans utopies, nous sommes au point mort ?

Face à une montagne, il y a deux attitudes possibles : regarder le prochain sommet à gravir ou regarder en bas. Le monde occidental a adopté cette seconde attitude. On est devenu très anxieux. C’est le signe que nous avons besoin de nouvelles utopies. Il y a une bataille politique pour certains concepts comme la liberté, l’efficacité, le progrès, l’innovation. Ces idées étaient jusqu’il y a peu associées à la gauche. Aujourd’hui, on associe ces idées à la droite, qui a détourné ces concepts, tandis que la gauche a commencé à être contre : contre le progrès, contre la croissance, etc. Il faut trouver de nouveaux horizons positifs, pour que le progrès soit à nouveau synonyme d’espoir. C’est ce que peut incarner l’idée d’un revenu universel. Il peut rendre de la liberté aux gens, leur rendre le contrôle de leur vie, rendre l’Etat social plus efficace en éradiquant la pauvreté. Ce serait abandonner le langage paternaliste « oh les pauvres petites gens, on doit avoir pitié d’eux » et adopter un langage de progrès. Les gens n’aiment pas qu’on les prenne en pitié.

Deux critiques principales sont opposées à cette idée : c’est impayable et ça signerait la fin de l’Etat social ; ça pousserait les gens à l’oisiveté. Que répondez-vous ?

Les gens vont arrêter de travailler et devenir paresseux ? Mais regardons les preuves scientifiques. Il ne s’agit pas d’idéologie, de fantaisie ou juste de théorie. Il y a eu par le passé un tas d’expériences qui discréditent cette théorie de l’oisiveté généralisée : elles montrent que donner un revenu de base à tout le monde fonctionne très bien. Les gens veulent faire quelque chose de leur vie. Ils ne deviennent pas massivement paresseux. L’argent gratuit, ça marche !

On n’a pas les moyens de financer un tel système ? Ce qu’on n’a vraiment pas moyens de se payer, c’est la pauvreté ! Elle coûte beaucoup trop cher : en dépenses de santé, d’éducation, en taux de criminalité, etc. Nous devons complètement l’éradiquer et investir dans la capacité des gens à contribuer à la richesse collective. On n’a pas les moyens non plus de se permettre qu’un tiers des gens qui ont un travail le trouvent inutile, estiment qu’il n’apporte rien à la société. Une personne sur trois ! Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais des études menées dans différents pays européens. De professeurs à ingénieurs, nos plus brillants esprits sont devenus banquiers et comptables. Ils dépensent leur énergie à inventer de nouveaux produits financiers. Ça, c’est un réel gâchis.

À gauche comme à droite, il y a ses défenseurs et ses détracteurs…

C’est une idée qui dépasse le traditionnel clivage gauche-droite. Le revenu universel est de gauche, parce que le revenu universel éradiquerait la pauvreté et que dans ma vision il serait financé de manière à réduire les inégalités. Et il est de droite, parce qu’il est censé donner aux gens davantage le choix de ce qu’ils veulent accomplir, davantage de liberté individuelle. Pour la gauche, il serait un complément à l’Etat-Providence, l’accomplissement ultime de la social-démocratie. La vision d’un revenu universel remplaçant l’Etat-Providence, c’est la porte ouverte à un désastre social. Et pour la droite, il serait l’accomplissement du capitalisme, qui valorise la capacité à prendre des risques, l’initiative individuelle.

En quoi octroyer un revenu de base, ou diminuer le temps de travail, permettrait de lutter contre le phénomène des « bullshit jobs » ?

Si vous avez fait des études, parfois longues, pendant lesquelles vous avez acquis de nombreuses compétences, par exemple les mathématiques, et que vous commencez à travailler pour une entreprise qui, par exemple, participe à la spéculation financière, à un certain moment vous risquez de tomber en dépression ou de faire un burn-out. C’est d’ailleurs devenu une épidémie. Il faut répondre à ce phénomène collectivement. En construisant une économie différente, aux motivations différentes. Ça ne se fera pas du jour au lendemain, mais pas à pas. Pour cela, nous devrons être ouverts à de nouvelles expériences.

Pour réenchanter nos sociétés, vous plaidez pour le retour de grands idéaux collectifs. Mais nos sociétés sont très individualistes, fragmentées, désormais. Est-on encore capable de se mobiliser à l’échelle d’une société, au-delà de sa bulle ?

Oui, c’est tout à fait possible. Le vrai problème n’est pas que nous sommes dans des bulles, mais que nos bulles sont trop petites. Si nous faisons éclater nos bulles, nous devenons plus puissants. De par le monde, des millions de personnes aspirent à de nouvelles idées, au changement. À tel point que quelqu’un comme Donald Trump a même été élu ! Parce qu’il promettait le changement. Même si l’on peut déplorer ce que ça implique dans sa vision, il s’est présenté comme une alternative. Il avait une histoire à raconter. À gauche et au centre, cette histoire fait défaut. Or, il y a une demande pour un récit plus optimiste, rassembleur, tourné vers des conquêtes collectives. Il y a énormément d’énergie, de potentiel, pas ou mal utilisé dans nos sociétés. J’ai pu le constater dans tous les pays où j’ai présenté mon livre. Il est traduit aujourd’hui en 25 langues. Quand j’ai commencé à l’écrire, l’idée d’un revenu universel était dans les limbes. Aujourd’hui, on en entend parler partout. Donc oui, il y a des raisons d’avoir de l’espoir.

Plaider pour le revenu universel, la semaine de 15h et l’ouverture des frontières, cela va à contre-courant des discours dominants qui, de droite à gauche, érigent l’emploi et le travail en valeur cardinale. Pourtant, votre livre rencontre un énorme succès. Comment l’interprétez-vous ?

En France notamment, il y a une tradition du « déclinisme ». Elle est surtout entretenue par – pour caricaturer – des vieux hommes blancs qui affirment que les choses iront toujours plus mal. À un moment donné, les gens en ont marre. C’est comme ça que j’interprète le succès de mon livre. Ils disent : « Nous voulons quelque chose de neuf, quelque chose de positif pour l’avenir ». Je ne dis pas qu’en instaurant un revenu universel, tout va s’arranger. Ce que je dis, c’est que ça pourrait être différent, qu’il n’y a pas de fatalité. Les jeunes notamment recherchent cela.

Vous estimez aussi que les temps sont mûrs pour une réduction massive du temps de travail, à 15h par semaine. Or, on n’arrête pas d’allonger les carrières et de pousser les gens à travailler plus, au prix de plus en plus souvent il est vrai de leur santé. En quoi cette utopie est-elle réaliste ?

Dans les années 60 et 70, économistes, sociologues, philosophes, quasi tous les intellectuels étaient persuadés qu’on travaillerait toujours moins. Pendant un certain temps, c’était même l’horizon du capitalisme : la technique libérerait du temps pour s’occuper des choses qui nous importent vraiment. Nous l’avons oublié. Dans mon livre, j’essaie de le rappeler et de montrer qu’on peut construire ce monde-là, mais nous devons pour cela repenser complètement notre façon d’envisager ce qu’est le travail. Un tas d’activités non rémunérées sont extrêmement importantes pour la vie en société, tandis qu’un nombre important de jobs rémunérés ne le sont pas. La réduction du temps de travail procurerait des bénéfices sociaux importants.

Mr Revenu universel

Né en 1988 en Zélande, Rutger Bregman est historien de formation. Il est également journaliste-chroniqueur pour le magazine en ligne néerlandais « De Correspondent » et donne des conférences dans le monde entier depuis qu’il a publié son quatrième ouvrage, « Utopies réalistes ». Le succès du livre lui vaut, aux Pays-Bas, le surnom de « Monsieur revenu universel ».