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VALÉRIE GILLIOZ Publié le mercredi 25 juin 2014 à 18h13 - Mis à jour le jeudi 26 juin 2014 à 07h11

Dans le hall d’entrée de cet immeuble de la rue du Trône à Bruxelles, une bande de tout-petits, surexcités, jouent. "Pas de sucette en bouche quand tu cours !" lance le portier au plus jeune d’entre eux, qui n’a pas deux ans. Une large rampe d’escaliers mène au réfectoire, où plusieurs familles terminent leur repas. Le coin télé est désert, mais devant les ordinateurs, un petit groupe s’est formé. A côté, une assistante sociale est plongée dans la lecture d’un dossier. Il n’y a pas beaucoup d’enfants au Samu social d’Ixelles ce lundi midi : la plupart sont à l’école. Les hommes aussi se montrent discrets. Certains font la sieste dans les chambres à l’étage.

Au premier regard, l’ambiance paraît détendue. Pourtant, l’inquiétude règne depuis quelques jours. Au 1er juillet, date de la fin de prolongation du plan hiver, les 30 familles qui sont hébergées ici devront avoir quitté les lieux. Faute de solution, ce sont donc pas moins de 105 personnes, dont 66 enfants, qui risquent de se retrouver à la rue. Certaines en viennent, d’autres ont vagabondé de centre en centre ou de squat en squat avant d’aboutir ici. D’autres encore ont été expulsés de leur logement ou ont fui un mariage violent. Il y a aussi trois familles roms. Une seule famille a des papiers. Peu à peu, la tension a gagné tous les occupants. "Même les enfants commencent à exprimer leurs craintes. Ce matin, j’ai entendu l’un d’eux dire qu’il ne savait pas encore si lui et sa famille dormiraient dans un parc ou dans un garage", raconte Laura De Neck, la coordinatrice du centre.

La gosse des rues qui voulait être avocate

Attablées près de la baie vitrée, trois femmes et une très jeune fille conversent joyeusement en albanais."On discute, on rigole, mais on ne parle jamais des problèmes", glisse la jeune fille dans un très bon français. Sedanur, 16 ans, en paraît quelques-uns de moins, malgré la façon de s’exprimer et la maturité d’une adulte. Avec ses parents, son frère et sa sœur, elle a fui l’Albanie en octobre 2011. La famille, mêlée à des histoires d’honneur, était en danger dans son village.

Lorsqu’elle a appris il y a quelques jours, que le centre allait être évacué, Sedanur a fait une crise d’angoisse et a dû être transportée à l’hôpital. C’est que la jeune fille garde un terrible souvenir de la rue."Après notre troisième demande d’asile refusée en Belgique, nous sommes partis en France. A Clermont-Ferrand, nous avons dû passer deux nuits dehors. C’était seulement deux nuits, mais c’était horrible. On avait mis des cartons pour s’abriter et des couvertures par terre. Il faisait tellement froid et il y avait sans arrêt du bruit."

De retour en Belgique depuis la mi-mars, la famille de Sedanur a introduit une nouvelle demande d’asile."En procédure ouverte, on est censés avoir le droit de loger dans un centre Fedasil. Mais comme nous en sommes à la quatrième demande, tous les centres nous refusent", explique l’adolescente, qui sert d’interprète à ses parents auprès des instances en charge de leur dossier. Elle connaît donc la situation de la famille sur le bout des doigts. "Notre avocat est en train d’essayer de trouver une solution. S’il n’y arrive pas, alors nous allons devoir dormir dans la rue, car nous ne connaissons personne ici." Un cauchemar pour Sedanur, qui espérait pouvoir retourner à l’école en septembre et rêve de devenir avocate.

Un cauchemar aussi pour les travailleurs sociaux, qui s’apprêtent à voir partir en fumée des mois de travail."Le système d’hébergement ponctuel place non seulement les familles dans une situation d’incertitude qui est inacceptable, mais il nous empêche aussi de travailler sur le long terme", martèle Christophe Thielens, chargé de communication du Samu social. Au fil des mois, les travailleurs sociaux se sont formés aux spécificités de l’accueil des familles et sont parvenus à établir des relations de confiance avec elles. Entre elles aussi, les familles, souvent isolées, ont tissé des liens. Un suivi social, scolaire et médical a pu être mis en place. "Si ces familles retournent dans la rue, tout cela est gâché. Au début de l’hiver, lorsqu’elles réapparaîtront, on devra tout reprendre à zéro. D’ici là, on risque en outre d’avoir perdu la trace de plusieurs d’entre elles."

Une manifestation pour faire entendre leur voix

Preuve, selon lui, que le temps paie : en deux mois et demi, ce sont pas moins de 23 familles, sur les 53 qui logeaient fin mars à la rue du Trône, qui ont pu être sorties de l’urgence et réorientées vers des solutions d’hébergement à moyen terme. "Une femme qui vit ici est sur le point d’être engagée dans une entreprise de titres-services. D’ici quelques jours, elle pourrait être indépendante. Mais sans domicile et sans adresse, son projet de travail devra être mis de côté", déplore Laura De Neck.

Lundi matin, la coordinatrice devra, à contrecœur, inviter toutes ces familles à s’en aller. A moins qu’une solution politique soit trouvée in extremis. Les dernières familles hébergées rue du Trône manifesteront vendredi devant le Parlement européen. En attendant le verdict, la vie continue au centre. Dans le réfectoire, le calme est revenu. L’éducateur, présent tous les après-midi pour organiser des activités avec les enfants, vient d’arriver. Sedanur a enfilé sa veste et s’apprête à accompagner une jeune Albanaise au CPAS. Encore traductrice. Bientôt, peut-être, avocate.